Cité Blanche Gutenberg

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La Marche, comme un acte fondateur

Quand les premières générations d’immigrés maghrébines arrivent en France dans les années 50, rien n’est fait pour les accueillir. Beaucoup d’entre eux ont fuit la misère d’Algérie et du Maroc pour reconstruire la France et contribuer à son développement économique. Ils pensaient être simplement de passage. Ils rêvaient de rentrer au pays, où la plupart ont construit leur maison. Pour eux, l’immigration n’était qu’une parenthèse, un simple passage pour améliorer leur situation.

Pudiques, les « chibanis » n’ont que très rarement parlé de leurs souffrances, de leurs humiliations qu’ils ont subies  au quotidien.

« Dans cette France, on n’était pas chez nous, donc on ne réclamait rien » se souvient Mehdi Lallaoui, réalisateur et auteur de documentaires sur l’immigration. « C’est le rêve du retour sur la terre natale qui leur a fait tenir l’exil, confrontés au racisme brut au quotidien. » poursuit-il. Le retour est sans cesse repoussé…après la scolarité des enfants, puis après la retraite.

 

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L’art d’étendre le linge pour les hommes isolés dans les bidonvilles

 

Nombreux de leurs enfants arrivés très jeunes ou nés sur le sol français ont progressivement creusé leur sillon, à l’image d’une jeune pousse qui s’enracine dans un terreau fertile. C’est là que tout bascule.

Dans les années 70, la France devait faire face à un processus de peuplement qu’elle n’avait pas anticipé. Le pays respirait un certain mépris à l’endroit de ces jeunes générations issues de l’immigration. Certains réflexes post coloniaux rappelaient que la guerre d’Algérie n’était pas si lointaine.  Beaucoup rasés les murs, les contrôles d’identité étaient très fréquents parfois accompagnés de violence, un système scolaire construit d’injustice et d’inégalité (classes ethniques, orientation quasi-systématique vers des filières professionnelles…).

 

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Génération rock’n roll dans les bidonvilles de Nanterre (source F. Lefort)

 

Une décennie plus tard, alors que les classes moyennes françaises accédaient à la propriété, les parents de ces enfants de la deuxième génération quittaient les cités de transit pour s’installer en HLM. La France d’alors souffrait du racisme. Elle  transpirait la peur et la crainte de l’étranger. Le climat devenait tendu. Les délits de faciès se multipliaient, les violences policières étaient monnaie courante, la gâchette facile se « démocratisait » jusqu’à la banalisation de nombreux crimes perpétrés contre des jeunes maghrébins.

Devant la multiplicité de ces violences, les enfants de la deuxième génération décidaient de lancer, en 1983, l’idée d’une marche pour l’égalité et contre le racisme. Cette marche, inspirée des principes de la non-violence prônés par Gandhi et celle initiée par Martin Luther King en 1963 (pour revendiquer la reconnaissance de droits civiques), a permis à toute une génération de jeunes issus de l’immigration de s’affirmer comme citoyens et d’accéder à l’espace public.

 

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Arrivée des marcheurs à Paris, le 3 décembre 1983

 

L’idée d’aller à la rencontre d’une France frileuse et méfiante  a révélait, aux yeux de l’opinion, une jeunesse pacifique, généreuse et ouverte sur les autres. Ce mouvement social a révélé des prises de consciences de part et d’autre. Il a permis de poser  les signes d’une reconnaissance sur une jeunesse jusqu’alors stigmatisée au rang de délinquante.

Soudain, à travers cette marche, c’est toute une génération qui est sortie de l’anonymat, de l’invisibilité. L’histoire retiendra que la Marche a raisonné comme un acte fondateur fort qui a ouvert les yeux de tout un pays. Elle est venue affirmer que ces jeunes descendants d’immigrés avaient décidés de faire souche  en France et nul part ailleurs.

Trente ans plus tard, alors que la société française se raidit  à nouveau, la « Marche des beurs » n’a laissé qu’un vague souvenir dans les cités d’aujourd’hui. Une majorité de nos enfants semble se détacher de l’histoire collective. Ils affirment leur rapport à la société française d’une manière moins douloureuse. Aussi, il apparaît que nos combats d’antan visant, entre autre, à une meilleure reconnaissance citoyenne, professionnelle ou politique ne soient plus les leurs.

Plus que jamais, ces enfants de la troisième génération ne veulent plus entendre parler d’intégration ou d’égalité des chances. Ils veulent simplement qu’on leur fasse une place. Mais cette préoccupation légitime serait-elle devenue incompatible avec l’héritage  et l’histoire de ce petit « mai 68 des enfants d’immigrés » ?

 

Mohamed Selmet



29/11/2013
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