Cité Blanche Gutenberg

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Je me souviens du 17 octobre 1961

Je me souviens de la pluie. Je me souviens du noir de la nuit. Je me souviens de la peur, celle qui vous fait trembler et claquer des dents. Je n'étais qu'une enfant et pourtant ma mémoire a enregistré des instants du 17 octobre 1961.

De nos jours, les manifestations ont lieu généralement dans la journée… celle du 17 octobre s'est déroulée dans la soirée.

Mes parents ne nous ont pas emmené mon petit frère Magid et moi, à ce rassemblement… Peut-être que mon père (Allah y Rahmo) avait pressenti le danger.

Ce qui me frappe encore aujourd'hui c'est le silence de cette journée : les femmes, les hommes ne parlaient pas de façon normale, ils chuchotaient… ils parlaient même avec les yeux.

Les habitants du petit bidonville se sont tous (ou presque) déplacés pour manifester.

Nous, les tout-petits, sommes restés au bidonville confiés à la garde de la seule adulte présente sur les lieux. En effet, Madame K venait d'accoucher, beaucoup trop faible pour participer avait été désignée comme nourrice pour cette sombre nuit. Et nous voilà, tous les bambins, dans la chambre, agglutinés autour de Madame K.

Dans le silence profond de cette nuit noire, je me souviens des grands coups tambourinés à la porte d'entrée, des voix d'hommes, de la terreur dans les yeux de cette femme serrant son bébé sur son cœur… Et nous, nous étions blottis contre elle, dans le petit coin de la pièce, tremblant de peur. Il ne fallait surtout pas faire de bruit… faire croire qu'il n'y avait pas âmes qui vivent.

Je me souviens du bruit des pas qui s'éloignent et du soulagement de madame K.

J'ai su des années plus tard que des rondes avaient été faites pour vérifier si tous les algériens étaient partis manifester. C'est à ce moment-là que j'ai compris l'effroi dans les yeux de Madame K.

Au milieu de ces instants de vie douloureux, je me souviens d'un petit moineau en métal avec une clé sur le côté pour le remonter, que mon oncle (Allah y Rahmo) nous avait offert. C'était un petit rayon de soleil dans cette atmosphère lourde et pesante.

Surprenant n'est-ce pas comme la mémoire sélectionne des détails.

Et me voilà 52 ans après, dans mon fauteuil, en train de relater sur une page blanche, des moments de cette guerre qui avait pour nom, à cette époque, " les évènements d'Algérie".

 

Rkia SOUNI



11/11/2013
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